Leur erreur majeure réside dans une mauvaise approche du problème. Au lieu de dire : « Tu dois faire ta part du boulot à la maison », elles se répandent en plaintes : « Tu ne sors jamais les poubelles, tu ne ramasses jamais tes chaussettes, etc. » Autrement dit, elles tentent de résoudre le problème en le fractionnant en mini-suppliques. Ces requêtes détournées et dérisoires sont en outre chargées de culpabilité. Elles se présentent comme autant de demandes arbitraires et sont présentées de manière indirecte, une l'orme de discours que le cerveau mâle ne décode pas très bien. Ces multiples coups d’épingle donnent à l’homme la désagréable sensation d’être poursuivi par une nuée de moustiques dont il ne parvient pas à se débarrasser.

« Je ne te demande pas grand-chose, ici, tu le sais bien. Ce n’est pas si terrible de sortir la poubelle quand même... lit tu sais bien que le docteur m’a interdit de soulever des poids lourds, Je me crève à faire le ménage tout le weekend et pendant ce temps-là, tu passes ton temps vautré devant la télé... Si au moins tu réparais la chaudière... Évidemment, tu ne t’es pas rendu compte qu’on se gelait dans cette maison... »

La stratégie de la mouche du coche est inadaptée, contre-productive et entraîne le couple dans l’impasse. Ce type de harcèlement devient vite une habitude corrosive qui provoque de grandes tensions, sape l’harmonie conjugale, crée du ressentiment, de la colère et peut, à la limite, provoquer des réactions de violence physique.

Les situations les plus propices au harcèlement

LOn observe rarement ce type de comportement dans l’univers professionnel à moins que l’asticoteuse et sa victime aient un lien intime. C’est d’ailleurs un signe d’intimité qui ne trompe pas, entre un patron et sa secrétaire, quand celle-ci, à contre-courant du rapport hiérarchique classique, se met à multiplier les rappels à l’ordre.

La stratégie de la mouche du coche traduit l’état du rapport de forces entre deux personnes. Quand une secrétaire constate que son patron a omis certaines tâches, elle peut les lui rappeler gentiment ou les faire à sa place. Après tout, c’est son rôle. Mais dès qu’elle prend de l’assurance, qu’elle se sent indispensable, en position de pouvoir, elle va être tentée de houspiller son patron pour qu’il « fasse mieux » son travail. Il peut même arriver un moment où elle sera persuadée qu’elle pourrait prendre sa place, qu’elle serait beaucoup plus efficace que lui. Le harcèlement risque alors d’aller crescendo. L’assistante de direction n’a évidemment pas le pouvoir de se substituer à son patron, mais en revanche, elle va chercher, souvent inconsciemment, à le rabaisser à son niveau à elle, en lui suggérant par une myriade de petites piques qu’il n’est décidément pas à la hauteur.
La femme cadre supérieur heureuse et épanouie dans son travail n’est généralement pas une harceleuse. Elle n’a ni temps ni énergie à consacrer aux reproches. Ses ambitions, satisfactions et problèmes professionnels passent au premier plan. Si le partenaire masculin n’assume pas sa part des tâches ménagères, soit elle paie une femme de ménage, soit elle ignore la question, soit elle se déniche un compagnon avec qui la vie quotidienne est plus agréable sur un site de rencontre élitiste. Elle occupe une position de pouvoir.

Les vamps, elles non plus, ne donnent pas dans ce travers. Elles aussi ont le pouvoir, bien que d’un autre type. Elles utilisent leur ascendant sexuel pour arriver à leurs fins avec les hommes. Pas question de se prendre la tête avec les chaussettes qui traînent - elles aussi laissent tomber leurs vêtements par terre et très sensuellement. Pourtant, quand la relation amoureuse s’installe dans la routine, elles peuvent changer du tout au tout et devenir les pires harceleuses qui soient. Une femme éperdument amoureuse ne houspille jamais son compagnon. L’amour la rend aveugle. Elle ne voit ni les vêtements qui traînent ni les assiettes du petit déjeuner oubliées sur la table. En outre, son partenaire, dans l’élan initial de la relation amoureuse, fait tout ce qu’il peut pour lui plaire. Pas de place donc, dans une telle relation, pour l’asticotage.
Ce syndrome survient entre deux personnes qui entretiennent des relations très familières : mari et femme, concubins, mère et fils ou fille. C’est pourquoi la mégère type, celle que l’on épingle dans les BD, est une femme ou une mère, bref, une maîtresse de maison qui se sent généralement dénuée de pouvoir et incapable de changer sa vie par une action franche et directe.

La career woman respire le pouvoir matériel et intellectuel. La vamp s’impose par l’ascendant sexuel. Ce sont des êtres forts, indépendants et libres. En asticotant sans relâche son compagnon, la femme trahit une frustration, le sentiment d’être prise au piège et impuissante. Elle bourdonne et aiguillonne à tout-va, dans une colère d’autant plus tenace quelle est rentrée et sourde. Elle sait, au fond d’elle-même, que la vie pourrait lui offrir autre chose que ce rôle de ménagère-mégère, mais elle se sent trop coupable pour admettre qu’elle ne l’aime pas. Elle est désorientée parce qu'elle ne sait pas vraiment quoi penser de sa situation.
Des siècles de clichés conjugaux et familiaux, la lecture des magazines féminins, l’influence du cinéma, de la télé, des spots publicitaires, nous ont inculqués qu’une femme digne de ce nom préfère le rôle d’épouse et de mère parfaite. La cible de ce discours séculaire est bien consciente au fond d’elle-même de mériter mieux, mais elle s’efforce bon gré mal gré de se couler dans un moule dont elle sait qu’il ne lui convient sans doute plus. Elle aimerait autant que l’épitaphe sur sa tombe ne se limite pas à : « Elle a toujours parfaitement tenu sa cuisine », mais ne sait pas comment recouvrer sa liberté et se bâtir une vie meilleure. Souvent, ce type de femme ne réalise même pas que ces sentiments sont courants, normaux et sains.
Nos recherches font apparaître que les femmes qui se sont fixé des buts professionnels, qui travaillent plus de trente heures par semaine ou, à l’Inverse, acceptent avec le sourire le rituel répétitif et monotone du travail ménager, se transforment rarement en mégères.

Derrière les reproches, une demande de reconnaissance

Le harcèlement chronique traduit une insatisfaction chronique : la harceleuse demande un surcroît de reconnaissance de la part de sa famille à laquelle elle donne tant d’elle-même et revendique la possibilité de s’adonner à des activités plus gratifiantes.

« Chaque fois qu'elle fait quelque chose, elle ne peut pas s’empêcher de le faire remarquer, soupire Adrien, un adolescent qui s’estime persécuté par sa mère. Quelle lave la vaisselle ou passe l’aspirateur, elle en profite toujours pour glisser une petite remarque qui souligne que la corvée, c’est pour elle. En fin de compte, je crois que je préférerais qu’elle ne fasse rien du tout. Est-ce qu’elle doit vraiment nous bassiner avec des broutilles ? »
La mère d’Adrien « bassine » son entourage avec des détails parce que sa vie n’est qu’une accumulation de ces détails, de tâches minuscules et insignifiantes. Pas facile de se sentir confiante et forte, si tout ce qu’on fait du matin au soir se résume à une série de tâches triviales, répétitives et sans gloire. N’importe qui est capable de passer l’aspirateur. Contrairement au valeureux soldat qui donne sa vie pour ses compatriotes, la ménagère, si dévouée soit- elle, n’aura jamais son nom gravé dans le marbre pour s’être consacrée, sa vie entière, au bien-être de ses proches. Pas de prix Nobel pour celles qui veillent sur l'harmonie des familles. C’est parce qu’elle ne se sent pas reconnu! Que la mère d’Adrien lui envoie sans cesse des piques.

On n’a pas le Goncourt en passant sa vie à écrire des listes de courses.

L’épouse et mère parfaite n’a pas risqué sa vie, elle n’a pas sauté sur une mine, elle n’a pas « souffert » au sens noble du terme. Ses tâches quotidiennes paraissent bien terre à terre pour justifier de vigoureuses protestations ou revendiquer distinctions et médailles. Sa souffrance est du genre invisible, c’est la détresse de la majorité silencieuse. Mais si son fils lui concédait enfin la reconnaissance qu’elle réclame (et mérite), son moral prendrait un sérieux coup de fouet !
Frustration, solitude et déception expliquent bien sou- vent l’amertume de ces femmes pour qui les reproches perpétuels sont devenus la seule façon de faire entendre leur détresse. Elles se sentent mal aimées, voire méprisées. Et c’est là que réside une des clés du problème : en reconnaissant le dévouement de la harceleuse pour les mille petites tâches humbles qu’elle accomplit chaque jour, on supprime la principale cause de son syndrome.